Le ranch, c'est l'appartement où aime se retrouver une bande de jeunes. Ils ont vingt ans, ils habitent Paris, ils font des études qu'ils suivent de plus ou moins loin (plutôt de loin d'ailleurs). Qu'est-ce qui les intéresse ? Être ensemble, partager n'importe quel moment entre amis. Faire les fous dans un lit, s'entasser à dix autour d'un plat de spaghettis et de vin rouge dans un studio, aller à une fête, danser, flirter... Ils parlent beaucoup, et fort, ne sont jamais las de dire et d'écouter. Ils rient, ils boivent, ils fument des cigarettes. Leurs parents n'apparaissent jamais, et sont très peu évoqués. Seules leurs sorties, leurs amitiés et leurs amours, semblent les intéresser. Ils évoluent dans un milieu privilégié, ils habitent à Châtelet, ne travaillent visiblement pas pour payer leurs études. Cette aisance leur permet de se concentrer sur des futilités si importantes à l'âge qu'ils ont. Leur gaité prédominante est aussi ternie par de petites contrariétés, de petites douleurs : dispute entre amoureux, séparation, rencontre d'un soir qui ne rappelle pas...

Si les enjeux dramatiques sont si minces, c'est que Sophie Letourneur, qui n'a pas quitté l'âge de ses personnages depuis bien longtemps, s'intéresse essentiellement à leur fraîcheur, qu'elle parvient très bien à capter. La caméra enferme souvent dans le cadre les corps et les visages déjà enfermés dans des appartements. Elle se concentre sur l'énergie qu'ils dégagent, elle ne les lâche pas. Aucun des personnages (interprétés par des non professionnels) ne bénéficie d'un traitement de faveur de la part de la cinéaste, tous sont pour elle porteurs d'un même degré d'intérêt. Parfois quand même, elle en met certains en valeur en les isolant dans des gros plans assez longs. Nous sommes donc tout près d'eux en permanence, et la présence qu'ils dégagent est forte. Cette dernière cohabite cependant avec la distance de laquelle peut les appréhender notre regard. Nous pouvons en effet trouver antipathiques ces êtres aux préoccupations nombrilistes, qui ne pensent pas au monde qui évolue autour deux. Ils sont bruyants, agités, ils peuvent donc fatiguer.

Au moment où la répétition de scènes parisiennes semblables tend à lasser, Sophie Letourneur a la bonne idée de nous emmener en Auvergne, dans la montagne en plein été. En vacances, les filles font des randonnées, vivent au rythme de la campagne (ce qui déplaît franchement à certaines). Le calme se substitue à l'euphorie, le silence au brouhaha, la vive lumière naturelle aux obscurités parisiennes, les vastes paysages aux exigus appartements. Les corps sont libérés du cadre, la cinéaste les laisse s'éloigner dans le champ, s'inscrire pleinement dans le décor. Les silhouettes évoluent alors avec une grâce qui contraste avec les mouvements plutôt brusques, heurtés, qu'elles effectuaient à Paris, et qui tend à nous les rendre plus sympathiques. Une franche ellipse nous emmène ensuite à Berlin, en hiver. Lier les séquences dans le temps et de façon logique ne semble pas intéresser la cinéaste, et nous nous en réjouissons. Peu importe ce qui s'est passé pendant les mois qu'on ne nous montre pas, nous nous posons à peine la question. Ce qui compte une fois encore, est de voir comment se comportent les personnages dans une situation donnée, dans un présent coupé de la chaîne temporelle dans laquelle il s'inscrit. La conclusion berlinoise se contente donc de suggérer que les situations ont un peu évolué pour certains personnages, mais qu'eux semblent être restés les mêmes.

Marion Pasquier